De l’aveu de Laurence Gateau − commissaire d’exposition et directrice des lieux − il est illusoire de voir dans cette présentation des 21e Ateliers Internationaux du Frac Pays de Loire une exposition thématique. Tout au plus est-il possible d’y circonscrire une forme de déploiement d’affinités électives nées au cours de la résidence à Carquefou, combinée au parcours singulier de chacun des artistes.
L’exposition s’ouvre sur Passive Sensing de Will Potter, gigantesque store qui entrave d’emblée notre regard. Le store s’actionne dès que la présence du spectateur est détectée par les cellules photosensibles disposées de part et d’autre de l’installation. Dès lors, il n’est plus question de contrôle mais simplement de sentiment de contrôle, à l’image de ce que proposait déjà Bentham avec son modèle d’architecture pénitentiaire. Panoptiques contemporains, les dispositifs de vidéosurveillance qui fleurissent un peu partout ont largement inspiré Passing Sensing. L’œuvre s’intègre parfaitement à l’architecture épurée du Frac et parvient à brouiller ses propres limites : l’installation de Will Potter interdit une pénétration frontale dans l’exposition ; reste au visiteur à adopter une posture de voyeur.
Ce sentiment d’intrusion dans la sphère privée est conforté par les œuvres d’Ingrid Maria Sinibaldi ou Lara Schnitger. Scène d’intérieur épurée à l’extrême, Land ! joue sur le double tableau de l’intime et de l’extime. L’intime, celui d’une femme installée sur le canapé de son salon et qui passe sa soirée devant la télé. L’extime, celui de la télévision qui finit par happer cette scène en une implosion baudrillardienne. Lara Schnitger propose quant à elle une sculpture aérienne aux multiples protubérances où s’enchevêtrent robes et jupons. Garde robe éclatée d’une féminité sans âge, Crimoline semble échouée dans l’exposition comme un étrange satellite spatial gisant sur le sol de béton brut du Frac.
De « travaux de femme », il sera encore question avec Georgia Nelson. L’artiste confectionne de gigantesques cartes de vœux, s’inspirant de l’obsession toute britannique pour ce genre d’art populaire. L’apparente naïveté de ces deux pièces − formellement assez proches des wallpaintings de Lily van der Stokker − s’estompe dès lors qu’on réalise que les motifs de ces dessins sont composés de gommettes glanées lors des divers emplois alimentaires qu’implique la vie d’artiste. Dès lors It is Very Hard to Choose a Greeting Card for a Man fait œuvre de « perruquage », cette pratique du détournement des heures de travail vers la confection d’objets populaires décrite par Michel de Certeau . Georgia Nelson fait émerger la part d’ombre des « Desperate Housewives » anglaises.
L’attrait pour les pratiques populaires est repris par Diango Hernández avec My Facade. L’artiste dispose une série d’images en noir et blanc de manifestations cubaines, images qu’il macule de taches dégoulinantes de peinture dorée. Les taches dorées interviennent comme autant de stigmates renvoyant au caractère processionnel de toute manifestation. L’aspect religieux de ces icônes est d’autant plus prégnant dans la culture cubaine qu’il s’affiche sur les murs sous forme de portraits quasi-christiques des héros de la Révolution.
Avec My dog is Houwling, Trixi Groiss évoque − non sans humour − les liens qui unissent l’histoire intime et la culture rock. Une série de 21 dessins reprennent des bribes de lyrics des standards de la musique, chacun associé à un portrait de chien. Le toutou-à-sa-mémère devient alors icône, entre chanteur aboyant et groupie hystérique scandant le nom de son idole. L’histoire se clôt sur un pied-de-nez avec Silence, grand tapis sur lequel trône une très chic crotte de chien imprimée.
Florian et Michael Quistrebert proposent une œuvre à lire comme un conte halluciné. Les deux frères partagent un univers à la fois singulier et fortement inscrit dans leur génération. Chez eux, les références sont à chercher dans l’univers littéraire tout autant que dans la culture populaire internationale véhiculée par les films de genre ou la musique rock. Depuis cinq ans et les prémices de leur œuvre commune, les frères Quistrebert racontent l’histoire d’un « héros » de sa naissance à sa disparition, ou plus exactement jusqu'à sa dissolution. Inlassablement, le héros annonce la catastrophe en se situant à la lisière du messianisme et du romantisme. Les étapes de la vie sont rythmées par autant de styles et de médiums : une esthétique du tatouage très graphique pour l’adolescence, la peinture romantique pour l’errance de l’âge adulte, enfin l’empreinte pour la disparition. L’installation présentée au Frac Pays de Loire décrit la phase de transition, de mutation, où le héros passe de l’« autre côté ». L’installation Sad Sack découvre alors de grandes toiles de paysages de grottes au centre desquelles on distingue un individu tenant dans sa main une tête sanguinolente. Ici, l’inspiration du cinéma gore de Dario Argento entre en résonnance avec les grands mythes occidentaux liés tantôt à la gémellité (Romulus et Remus) tantôt au conflit intérieur (Salomé d’Oscar Wilde). Car, la force du mythe est sa portée quasi universelle qui s’exprime au 20e siècle chez Iggy Pop lançant un rageur « I Wanna Be your Dog » ou encore dans l’épileptique The End de Jim Morrisson : « It hurts to set you free / But you'll never follow me / The end of laughter and soft lies / The end of nights we tried to die. ». Les Quistrebert convoquent le bestiaire morrissonien (serpent, chien, loup, lézard, hybrides, …) assurément pour ouvrir « les portes de la perception », poursuivant ainsi le projet des Doors.
Finalement, la clé des XXIe Ateliers Internationaux du Frac Pays de Loire est à chercher dans le travail sonore réalisé par Julien Quentel. Le parcours de cette exposition s’impose comme une sorte de bande son, comme une musique subliminale qui s’immisce dans les interstices d’une existence vécue comme un film démonté, comme une partition Cut up à la William Burroughs.
Maxence Alcalde
Michel de Certeau, L’invention du quotidien, tome 1 : Arts de Faire, 1990.
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