La modernité a vu le passage d'un musée dédié à l'écriture de l'histoire de l'art, dont la mission était essentiellement légitimante, à une institution mise au service de l'artiste par une politique d'exposition événementielle dont l'artiste prend parfois l'initiative (L'Aigle de l'Oligocène à nos jours de Marcel Broothaers). L'art s'adressant directement au musée devient un genre à part entière (Hal Foster), et crée une tension — travestie en paradoxe de surface selon Christine Bernier —, entre la subversion et la subvention. Ce paradoxe hérité de la modernité est d'autant plus aporétique quand nous constatons que l'essentiel des innovations concernant l'art contemporain s'opère en partenariat avec l'institution. D'autre part, de nouvelles mission échoient au musée qui entrent en conflit avec son rôle traditionnel, parmi lesquelles la constitution d'une collection d'art actuel ou l'exposition d'œuvres inédites n'étant passé ni entre les mains de la galerie ni entre celles de collectionneurs.
Ce changement de paradigme institutionnel n'est pas réservé au champ de l'art, il est à observer en parallèle avec l'évolution des pratiques scientifiques (l'Université) qui s'opère depuis une trentaine d'années. La mutation profonde se situerait dans un glissement de l'ensemble de l'esthétique vers le culturel qui se re-singulariserait en parcelles dont la banalisation des Cultural Studies (pluridisciplinarité et interdisciplinarité) en Amérique du Nord serait un des signes. Christine Bernier attire notre attention sur l'apparition de la New Art History (Giselda Pollock, Thomas Crow, …) dans les années quatre-vingt. Cette nouvelle manière d'appréhender l'art s'inspire davantage de l'anthropologie ou des sciences politiques et sociales que de l'esthétique, tout en refusant toute tentative de périodisation rigide. La lecture transversale ainsi inaugurée entérine son glissement vers l'abandon de l'histoire traditionnelle de l'art pour la mise en œuvre d'une histoire des images, souffrant toutefois de l'effet pervers d'accorder une importance démesurée au contexte de l'exposition face à l'analyse des œuvres à proprement parler.
S'appuyant essentiellement sur les théories anglo-saxonnes de l'art et le post-structuralisme américain (qu'elle prend soin de différencier du post-structuralisme continental), Christine Bernier met en relief les « stratégies discursives » qu'adopte le musée dont les artistes — mais aussi les animateurs culturel (du conservateur de musée au curator) — ne peuvent désormais plus faire l'économie de l'étude. La question centrale de cet ouvrage pourrait ainsi se résumer : « […] comment sommes-nous passé de l'exposition de l'art à la culture exposée ? » (p. 11). La muséification de la culture — appréhendée de manière péjorative par la majorité des intellectuels, peut-être en raison de réflexes avant-gardistes —, s'opère dans le contexte de globalisation actuel et voit se développer le clonage de grandes institutions (le musée Guggenheim par exemple) et des expositions blockbuster itinérantes. Si les chapitres consacrés à l'évolution de l'Université ne participent pas directement de manière décisive au propos de l'auteur, en revanche ils nous éclairent au sujet du débat actuel concernant les liens entre globalisation et marchandisation de la culture et de la recherche.
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Maxence Alcalde
texte original paru dans La Revue d'Esthétique, n° 44, 2003.
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Christine Bernier, L'Art au musée. De l'œuvre d'art à l'institution; Paris, L'Harmattant, Esthétique, 2002, 261 p.
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