Si c'est à l'occasion de l'exposition consacrée à Sophie Calle (Centre Pompidou, 19 novembre 2003-15 mars 2004) que cet ouvrage est édité, il se présente comme l’hybridation entre un catalogue raisonné et un catalogue d’exposition formellement proche d’un livre d’artiste. Le soin porté à la fois au contenu éditorial (textes de Yve Alain Bois, Christine Marcel, Olivier Rolin et catalogue raisonné des œuvres par Cécil Clamart) et au graphisme concourent à cette impression.
Comme objet plastique il se caractérise tout d’abord par une accentuation de son aspect tridimensionnel : son épaisseur est soulignée par une couverture molletonnée qui n’est pas sans analogie avec le thème du lit récurrent chez l’artiste. Il y a ensuite la diversité des textures, factures des papiers qui valorisent la variété de ses travaux. Par exemple, pour « Une femme disparaît », 2003, le papier en filigrane présente en même temps la fugacité du fait divers et sa contamination, attraction dans le quotidien de l’artiste — une transparence qui s’épanche, recouvre plus qu’elle ne dévoile. Cette diversité plastique se poursuit dans les couleurs et les formats des pages. Des petits formats sont disséminés dans la première partie du catalogue. Ils reproduisent soit des vues d’ensemble des œuvres — parfois une même œuvre et ses variations selon le contexte —, soit des détails de celles-ci, soit des fac-similés (lettres …). Ils présentent l’opération d’exposer aussi bien comme une intégration de l’œuvre dans un contexte (ces petits formats sont fixées à la reliure) que comme sa perturbation, un décalage avec les autres formats. Le catalogue devient un espace spécifique, voir autonome, d’exposition. Cette autonomie du catalogue s’accompagne d’une mise en abîme de l’exposition du centre Pompidou si bien qu'il se tisse entre eux des jeux de renvoi entre hypertextualité et inter-iconicité, entre traduction et actualisation. Par exemple, la présentation muséale de la première partie (salle 1) de « Douleur exquise », 1984-2003, traduit la linéarité du livre par une contiguïté entre les images comme s’il s’agissait du déploiement d’un livre en rouleau. La salle 3 surprend le lecteur du livre éponyme édité par Acte Sud : l’écriture du monologue de S. Calle s’inscrit par un travail de couture. Ces jeux, parmi d’autres, sur la variation sont les symptômes des tensions entre l’unité et la multiplicité, l’identité et le neutre, la maîtrise et la contingence, le hasard dans l’œuvre de Sophie Calle.
Le catalogue est en fait une réelle somme de documents (443 pages!) couvrant l'ensemble du parcours artistique de Sophie Calle depuis les années 1980 et s'impose non pas comme l'image de l'exposition à Beaubourg mais comme un complément dialogique à cette manifestation. S'ouvrant sur un texte posant la question de l'auteur dans l'œuvre de Sophie Calle, Christine Macel (commissaire de l’exposition) parvient à mettre en relief les multiples travaux de l'artiste en dehors des grilles de lectures qu'on lui accole habituellement. S. Calle redéfinirait la notion d’auteur sans la nier, l’interrogerait pour mieux l’affirmer en « élargissant » les notions de style et de genre. Selon Macel si l'œuvre de Sophie Calle a parfois été boudée par certaines institutions françaises et internationales c'est en raison de sa portée autobiographie — ou plutôt autofictionnelle —, parce qu'elle choisissait d'ignorer « la mort de l'auteur » (Barthes/Foucault) et utilisait la première personne pour parler d'elle ou de ce qu'elle désire présenter d'elle. L'artiste est ainsi parvenu à créer une « Sophie Calle », personnage saugrenu, si bien qu'on ne cherche plus à discerner le vrai du faux — si ce n’est elle-même quand elle corrige par un palimpseste (Doubles-jeux, Livre I) le personnage recrée par Paul Auster dans Léviathan.
Le deuxième roman de Grégoire Bouillier (L'invité mystère) ne parle pas directement de Sophie Calle, mais plus exactement d'une invitation à une fête organisée par une artiste pour son anniversaire. Le narrateur connaît à peine l'artiste, et l'unique raison pour laquelle il va se rendre à cette fête est la présence d'une ex-compagne qu’il n’a plus revue depuis leur séparation et avec laquelle il ne parvient pas à garder ses distances. Le roman sera l'occasion d'une longue digression sur une soirée ratée d'avance où l’épilogue est le point de départ d’une explication de cette rupture et de son acceptation, retournant cet échec en réussite ( littéraire et existentielle ?). Le récit se transforme finalement en une sorte de « off » des rituels d'anniversaire de Sophie Calle. On découvre alors les instants de solitude de « l'invité mystère » — l'étranger pourrait-on dire — qui a apporté la bouteille de Margaux 1964 le 9 octobre 1990 qui se retrouvera consignée (après une correction de S. Calle, fac-similé à l’appui) dans le Rituel d'anniversaire de l'artiste de cette même année. Le livre de Grégoire Bouillier se distingue du Léviathan de Paul Auster où Sophie Calle (Maria Turner) est un personnage extravagant, infantile. La construction littéraire très élaborée de L'invité mystère, servie par une écriture dépouillée, recentre l’action sur le narrateur comme une réponse autobiographique/autofictionnelle libératrice vis à vis des convocations/impositions des rituels hiérarchisés de l’artiste. Ainsi, ce récit pose indirectement la question de l’ambiguïté des rapports liberticides/libertaires des œuvres participatives en général : comment concilier ou associer les appropriations de l’auteur avec celles du récepteur ?
Maxence Alcalde & Stéphane Reboul
texte original paru dans Marges 03, novembre 2004.